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L’objet de la sécurité routière : produire de nouvelles connaissances : de l’assemblage à l’assemblée

ETUDE

Cette recherche, entreprise dans le cadre du PREDIT 3 et en collaboration avec la DRAST, a pour but de contribuer à renouveler la formulation de la politique scientifique dans le domaine de la sécurité routière. L’orientation de ce travail est prospectif, ou plus exactement proactif : situé en amont de l’action, la perspective adoptée vise, à faire émerger les contenus susceptibles de mobiliser, dans le future, les équipes, les disciplines et les méthodess les plus appropriés à ces contenus.

Année d'élaboration :

2005

Objectifs (Impacts attendus sur le système de déplacement)

La recherche entreprise avait pour but de contribuer à renouveler la formulation de la politique scientifique dans le domaine de la sécurité routière. C'est en spécialistes des politiques scientifiques et en profanes de la sécurité routière que nous avons abordé cette recherche : il ne s'agissait pas de produire nous-mêmes les contenus de la politique de recherche en sécurité routière ; l'objectif était au contraire de réfléchir avec les acteurs concernés à la possibilité d'un dispositif permettant de faire émerger ces nouveaux contenus sur la base de leurs connaissances et de leurs expériences. Ainsi entendue, la perspective revenait à s'intéresser à la reprise du problème de la sécurité routière et d'interroger la possibilité de cadrages alternatifs permettant de rouvrir la question et de donner, à terme, à la politique scientifique de nouvelles marges de manoeuvre. Le caractère prospectif et expérimental de cette démarche mérite d'être souligné. Nous avons considéré, en effet, que pour découvrir les enjeux qui ne sont, par construction, pas encore constitués comme tels, c'est l'objet même auquel s'appliquent ces recherches qu'il faut apprendre à redécouvrir et à redéfinir - en mettant momentanément et, d'une certaine manière, "méthodologiquement" entre parenthèses les connaissances dont on dispose déjà - afin de faire découler de cette resécouverte et de cette redéfinition de l'objet sécurité routière la détermination du travail de recherche.

L'étude repose sur l'analyse des données recueillies par une campagne d'entretiens avec différents acteurs impliqués, à un titre ou à un autre, dans la sécurité routière (cf. tableau ci-dessous). Il s'agissait de reconstruire les différents "mondes" dans lesquels la sécurité routière est un objet d'attention et d'action explicite. Nous poursuivions deux buts corrélés. Tout d'abord, il s'agissait de pouvoir mesurer le degré de dispersion et de segmentation de la sécurité routière en fonction des différents domaines dans lesquels elle joue un rôle. Dans cette perspective, nous avons, au fil des entretiens, adopté une démarche ad hoc consistant notamment à ne pas immédiatement focaliser nos questions sur la sécurité routière, mais d'élargir le questionnement à l'ensemble de la panoplie des activités des personnes interrogées, de se saisir de l'ensemble des contraintes auxquelles elles sont soumises dans leur action.

"Domaine"                                            n

Chercheurs                                 9

Ministère des transports               6

Ministère de l'Intérieur                 2

Instances déconcentrés de l'Etat   4

Collectivités locales                     2

Associations                               6

"Lobby automobile"                     2

Constructeurs                             3

Assureurs                                   2

Cette démarche a permis de voir émerger différents visages de la sécurité routière en fonction de contextes d'activités particuliers ou, pour le dire dans des termes plus techniques, de relier les différentes définitions de la sécurité routière à des "cosmogrammes" dans lesquels elles s'insèrent. Il s'agissait ensuite, de commencer à repérer des points d'accroches possibles, des "proto-articulations" sur lesquels il serait possible de s'appuyer pour la suite de l'étude. La démarche a donc consisté à enlever son caractère nécessaire à la liaison entre les termes suivants : problème de la sécurité + intervention nécessaire + domaine de recherches + chercheurs spécialisés. Par hypothèse, nous supposons qu'aucun de ces liens n'a de nécessité, même si on va trouver, dans les entretiens, de telles liaisons, mais au milieu de beaucoup d'autres.

Résultats

Les entretiens ont permis de confirmer le constat de la dispersion de la sécurité routière. A leur issue, la tâche de la recomposition a apparu encore plus difficile que ce qui avait été supposé au départ. Cette difficulté, sur laquelle bon nombre des acteurs interrogés s'accordent, peur être caractérisé synthétiquement par les éléments suivants, caractéristiques de la sécurité routière comme objet : complexité, hétérogénéité, périphérie, cloisonnement, fragilité.

Ces constats semblent rentrer en contradiction avec l'usage fréquent de la métaphore systémiste. Elle donne en effet l'impression que la mise en cohérence, l'ordonnancement, la répartition des fonctions et des tâches ont déjà été accomplis, qu'on disposerait autrement dit d'une bonne vision à la fois de l'ensemble, des parties et de leurs relations. Comment résoudre cette contradiction ? Comment résoudre le hiatus entre le constat de la multiplicité, la dispersion, l'hétérogénéité, la marginalité de la sécurité routière d'un côté et, de l'autre, l'idée, maintenue dans tous les entretiens, selon laquelle il y a bien un lien entre tous les éléments ? Comment résoudre le problème singulier qui résulte entre, d'un côté, de l'affirmation de l'existence d'une totalité liée et, de l'autre, le constat suivant lequel l'opération de totalisation n'est jamais réalisée, qu'elle n'existe toujours uniquement à l'état de virtualité. La solution que nous avons cherché à explorer consistre à ne pas abandonner l'idée du système mais à en modifier la description en considérant non pas qu'il y a déjà un système qu'un certain jeu de concept suffit à représenter, mais en considérant que nous avons affaire avec la sécurité routière à un assemblage, qui se situe actuellement effectivement dans un "devenir système". Et c'est en interrogeant ce postulat systémiste qu'il est possible de chercher des voies alternatives de totalisation et de représentation de l'objet de la sécurité routière.

En effet, la théorie des systèmes, au sens classique, tient la place d'un travail rendu impossible de composition politique d'un objet scientifique dans la mesure où, à cause justement de l'apparence de scientificité et d'objectivité, elle permet de masquer les métaphores politiques et gouvernementales dont elle se nourrit et de donner l'impression qu'on peut s'épargner le travail de composition politique des objets savants. Il s'agissait donc pour nous à la fois de tenir compte du devenir-système de la sécurité routière tout en empêchant le court-circuit du travail de composition politique de l'objet. Cette perspective s'oppose explicitement à une vision de l'activité scientifique qui repose sur un idéal de l'éclairement dans le cadre duquel la science est conçue comme un réservoir de connaissances qui vient renseigner, informer, documenter, aviser, instruire des "choix éclairés", pour y substituer l'idée d'une co-construction politique et scientifique. Dans cette perspective, la science et la politique ne s'informent pas mutuellement, mais se déforment dans un mouvement de composition d'un monde que les acteurs - chercheurs ou non- rendent progressivement commun. La définition du problème et la production de connaissances qui découle de cette définition ne relèvent plus dès lors uniquement de la science, mais de l'ensemble des acteurs concernés. Dans cette perspective, le partage des tâches passe entre, d'un côté, le moment de la définition commune du problème et, de l'autre, la transposition de ce problème dans des laboratoires où ils sont éprouvés. Une composante importante de ce travail a été par conséquent de réfléchir à une procédure, de découvrir un protocole, de soumettre à un due process, pour reprendre l'expression du droit anglais, permettant de rassembler l'assemblée ad hoc qui correspond à l'objet en rendant explicite ce que la théorie des systèmes maintient à l'ombre. La recomposition de la sécurité routière comme objet politico-scientifique suppose donc de répondre à deux types différents mais complémentaires de questions : avec qui êtes-vous prêt à composer ? ; comment allez-vous vous y prendre pour présenter aux autres parties prenantes l'objet en dispute ? On retrouve là les deux sens du mot représentation - un sens classiquement politique (qui a autorité ? qui est mandaté ?) ; et un sens épistémologique (sous quelle forme et par quels moyens représenter le sujet de la discussion ?). C'est évidemment le lien entre ces deux sens que l'idée d'un système permettait d'ignorer presque totalement.

Ouverture

Il convient dès lors, sur la base de ces réflexions, à réfléchir aux aspects concrets de la constitution d'une telle enceinte. Ce pour quoi nous formulons un certain nombre de propositions.

Contacts

  • Nom/Titre : Bruno Latour
  • Organisme : Centre de Sociologie de l'Innovation (CSI) / ENSMP
  • Email : assisbl@cso.cnrs.fr

Informations complémentaires

Autres :

Responsables scientifiques : Bruno Latour & Dominique Linhardt

Centre de Sociologie de l'Innovation (CSI) / ENSMP

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