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Modes de locomotion et inscription spatiale des inégalités

ETUDE

Alors que certaines inégalités de déplacement semblent dépendre de facteurs socio-économiques, d’autres relèvent directement de la relation socio-écologique entre un environnement et un type d’organisme. L’un des aspects les plus positifs de la revendication d’accessibilité, par laquelle s’est exprimée une problématique publique du handicap, est d’avoir révélé l’existence d’une pluralité de modes de déplacement, là même où la naturalisation de la conception de l’usager moyen avait réussi à rendre invisible l’alliance secrète passée entre un organisme socialisé et l’environnement qu’il se construit. L’environnement bâti, qui apparaît dès lors comme relié à des façons standardisées de se mouvoir et à une gamme bien déterminée de capacités sensorielles et motrices, est dénoncé parce qu’il va à l’encontre d’exigences normatives, en particulier parce qu’il empêche la satisfaction de droits fondamentaux, dont un droit qui constitue une caractéristique primordiale de nos espaces publics urbains : le droit de circuler librement et de se déplacer de façon autonome. Après avoir examiné, dans une première partie, les principales caractéristiques de la revendication publique d’accessibilité, nous proposons de mieux prendre en compte le savoir-faire des personnes se déplaçant en ville en fauteuil ou en canne blanche, dans le cadre d’une écologie des modes de déplacement.

Année d'élaboration :

2003

Méthodologie

Seule une démarche phénoménologique, attentive à la description des capacités ingénieuses que déploient les personnes évoluant en fauteuil, est susceptible d'apporter à la thématique de l'accessibilité l'ancrage expérientiel qui lui fait défaut. Saisir l'expérience telle qu'elle se construit dans une confrontation directe avec le monde et autrui permet en effet de mesurer l'intensité de l'alliance qui unit les aménagements urbains, mais également les modes de coordination entre personnes, au mode de déplacement propre au piéton en bonne santé. En étudiant, grâce à l'adoption d'un cadre d'analyse original, qui combine une approche écologique avec une ethnographie des déplacements, comment des personnes handicapées se déplacent concrètement sur leurs trajets ordinaires, nous mettons en évidence comment leurs points de vue spécifiques s'ancrent dans des expériences motrices, perceptives et cognitives de la ville, et s'élaborent depuis une relation active à des outils. Nous montrons alors comment elles parviennent à gérer certains obstacles et à maintenir leur orientation grâce à l'instauration d'une relation de familiarité avec des itinéraires.

Résultats

Dangers et accessibilité Dans une seconde partie, nous proposons d'abandonner une conception générique de l'accessibilité au profit d'une typologie des risques encourus par les personnes atteintes de handicaps moteur ou visuel pendant leurs déplacements en ville. En effet l'observation répétée et détaillée des parcours réalisés par des personnes malvoyantes et handicapées moteur fait apparaître différents types de restes, c'est-à-dire des limitations plus ou moins graves de leur liberté de circulation dans l'espace urbain qui sont issues de l'inadéquation de l'environnement aux caractéristiques de leurs modes de locomotion. Nous distinguons trois catégories : les dangers, les empêchements et les gênes. 1/ Les dangers correspondent à des caractéristiques de l'espace urbain qui menacent directement l'intégrité physique des personnes handicapées, quelque soit l'étendue de leur savoir-faire pour se déplacer. Par exemple, l'ensemble des équipements disposés sur la voie publique (fenêtres, mobilier urbain, etc.) et indétectables avec une canne blanche avant une collision mettent en danger les usagers malvoyants, car ils constituent des risques de chuter ou de se blesser. Les irrégularités d'une chaussée (trous, rainures, etc.) insuffisamment entretenue créent également des dangers pour les utilisateurs de fauteuil électrique. 2/ Les empêchements mettent en péril la réalisation d'un trajet, depuis le point de départ jusqu'au lieu d'arrivée. Ils correspondent à des obstacles environnementaux qui ne peuvent pas être surmontés en dépit de tout le savoir-faire mis en œuvre par les personnes handicapées. On limite généralement le problème de l'accessibilité aux empêchements d'accéder à un lieu donné, public ou privé. Pourtant un empêchement peut aussi se traduire par une rupture de la continuité du trajet au cours d'un déplacement, qui génère une impossibilité de le mener à son terme de façon autonome. Un brusque changement de dénivellation du trottoir, un rétrécissement, ou encore l'absence de plan incliné empêchent le maintien du couplage avec l'environnement d'un personne circulant sur fauteuil roulant. 3/ Enfin, les gênes sont des limitations imposées par l'environnement au déplacement de personnes handicapées et dont les conséquences ne s'expriment pas immédiatement par une précipitation dans l'urgence, ni par un blocage de l'action, mais plutôt par son ralentissement. La gêne plonge donc l'usager dans des situations problématiques au sein desquelles il est contraint de se livrer à des enquêtes afin de trouver une solution viable pour lui. Le foisonnement des gênes amène les usagers à restreindre la fréquence de leurs déplacements, à privilégier des trajets connus ou à recourir à autrui. Elles participent donc étroitement à la genèse des inégalités dans les déplacements des personnes en fauteuil ou en canne. Par exemple, une gêne peut être occasionnée par la présence d'une pente ou d'un dévers qui conditionne l'accès à un passage protégé. En contraignant un utilisateur de fauteuil roulant manuel à un effort physique non négligeable, ces aménagements créent des gênes répétées. Construite à partir d'un échantillon limité d'observations, une telle typologie souligne néanmoins la nécessité de distinguer les mises en danger générées par les aménagement urbains, des barrières architecturales et des gênes. En outre, elle met plus l'accent sur le bâti que sur les savoir-faire et les compétences des personnes atteintes de limitations de leurs capacités motrices ou visuelles. Or la responsabilité publique ne s'arrête pas à la prise en compte de la diversité des modes de locomotion dans l'aménagement de l'espace urbain. En effet l'inégalité n'est pas logée uniquement dans les choses , elle s'incruste également dans les muscles, les savoir-faire et l'accès aux aides et outils de déplacement (cannes, fauteuils et maintenant aides technologiques). Et si les politiques de l'accessibilité doivent se consacrer au bâti, il conviendrait également de développer et de soutenir parallèlement, d'autres types de mesures ou d'initiatives, comme, par exemple, les formations au déplacement en fauteuil ou en canne, ou la prise en charge par la collectivité de véritables fauteuils ' roulants urbains '. Car pour comprendre l'accessibilité, il est nécessaire de se situer là où se croisent ses trois composantes : l'espace bâti, les compétences de déplacement, et les outils de la locomotion.

Contacts

  • Nom/Titre : Louis QUERE - Marc RELIEU
  • Email : marc.relieu@rd.francetelecom.com -